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Section sous la responsabilité de
Laurence Le Guen
Christine Rivalan Guégo

Emmanuel de la Villéon (1858-1944) est un peintre postimpressionniste dont l’essentiel de la production a été réalisé sur le motif. Cependant, il existe dans son œuvre une série de tableaux peints en atelier, durant les hivers qu’il passe à Paris entre 1905 et 1915. Ces œuvres se déclinent toutes autour d’une seule et même thématique : celle du conte populaire.

Cette série confine à l’obsession puisque l’artiste représentera pas moins de quarante-trois fois Le Petit Poucet, d’après Charles Perrault, et vingt-trois fois Robardic le pâtre, un conte breton collecté par François-Marie Luzel et publié dans les Contes populaires de Basse-Bretagne en 1890. Plus rarement, il s’autorise à représenter d’autres contes. En réalité, seul le titre indique la source de son inspiration; la structure, elle, reste parfaitement similaire dans l’ensemble des compositions. Cette récurrence fait d’ailleurs la particularité de cette série d’œuvres. Toutes sont composées d’après un même modèle :

  • une scène nocturne,
  • un cadre composé d’arbres sinueux,
  • un château en surplomb,
  • un cours ou un plan d’eau au milieu,
  • une percée lumineuse centrale qui invite à l’élévation,
  • des personnages souvent indistincts qui se fondent dans le paysage,
  • une barque ou un bateau.

L’embarcation et l’eau figurent les lieux de passage de l’univers inquiétant de la nuit à celui du conte, propice au surgissement du merveilleux et du surnaturel.

Ces recherches autour du conte manifestent une volonté de créer non plus d’après nature, mais à partir de son imagination. Contrairement à ses œuvres de plein air, c’est sous le terme de « compositions » qu’Emmanuel de la Villéon rassemble cette série de tableaux. De fait, ce sont bien des variations autour d’une même matière, qu’il recompose à l’envi en piochant dans un répertoire d’éléments constitué par lui.

Les tableaux se rapportent parfois à des épisodes particuliers du conte, ainsi que le rappellent certains titres : « Elle aperçut un chevalier » (Robardic le pâtre), « Ils retournèrent au château en chantant et en dansant » (Robardic le pâtre), « Les voilà donc bien… plus ils marchent, plus ils s’égarent dans la forêt » (Le Petit Poucet). Mais La Villéon n’exploite nullement les possibilités spatiales de la peinture qui lui permettraient d’évoquer la temporalité, notamment en représentant plusieurs épisodes du conte sur une même toile. S’il s’intéresse à plusieurs péripéties de Robardic le pâtre ou du Petit Poucet, celles-ci font toujours l’objet de tableaux différents. Le peintre s’en tient scrupuleusement au principe de la série, cher aux impressionnistes, et prend le conte populaire comme point de départ pour répondre à un désir de création de fantaisies nocturnes issues de son imagination. Seuls les titres des œuvres les rattachent encore à une quelconque narration.

Ce traitement systématique du conte populaire amène en définitive La Villéon à se détacher de la source d’inspiration originelle, en affirmant l’universalité de sa composition : ainsi, certaines toiles portent-elles seulement la mention de « conte breton », sans plus de précisions. Il semble que le peintre assume progressivement la part d’imagination dont procèdent ces compositions pour finir par s’affranchir totalement du conte populaire et en titrer quelques-unes Nuit de légende, Rêverie ou encore Nuit d’été enchantée. Car ce qui préside en réalité à la réalisation de ces œuvres, c’est avant tout une variation infinie sur le thème de la nuit.

Pour citer

Bailleul, Clarisse, 2023. « Emmanuel de la Villéon et le conte populaire », Captures, vol. 8, no 2 (novembre), section contrepoints « Variations ». En ligne : revuecaptures.org/node/7258/